Introduction : des montagnes qui ne jouent pas dans la même cour
En France, toutes les montagnes ne jouissent pas de la même visibilité ni du même prestige. Certaines sont érigées en icônes, portées par des labels puissants – Parc naturel régional (PNR), Grand Site, UNESCO, etc. – alors que d’autres, tout aussi habitées et travaillées, restent à l’écart des projecteurs. Le projet de recherche du Labex « Innovation et Territoires de Montagne » consacré aux montagnes non emblématiques vs territoires labellisés met en lumière ces contrastes et les logiques de distinction qui structurent les politiques de développement en milieu montagnard.
Territoires labellisés : PNR et Grands Sites comme vitrines de l’excellence
Les territoires labellisés s’inscrivent au cœur des stratégies nationales et régionales de valorisation des espaces de montagne. Ils reposent sur une combinaison de critères paysagers, patrimoniaux, environnementaux et touristiques visant à produire une image d’excellence.
Le Parc naturel régional : un label de projet territorial
Le label Parc naturel régional distingue des territoires habités, dotés d’un patrimoine remarquable mais fragile, où s’élaborent des projets de développement durable. Il associe :
- une charte territoriale négociée entre élus, habitants et partenaires institutionnels ;
- une gouvernance multi-niveaux qui articule communes, intercommunalités, régions et État ;
- des actions concrètes en matière d’agriculture, de tourisme, de mobilité, de transition énergétique et de protection des paysages.
Dans les massifs de montagne, le PNR fonctionne comme un véritable label de qualité territoriale, capable de légitimer des financements publics, de fédérer des acteurs et de structurer une offre touristique plus lisible.
Le Grand Site : la mise en scène du paysage d’exception
Le label Grand Site se concentre sur des paysages emblématiques soumis à une forte fréquentation. Il vise à concilier préservation, accueil du public et valorisation touristique. Cette labellisation repose notamment sur :
- un périmètre d’intervention précis autour d’un site reconnu comme emblématique ;
- un projet paysager et touristique qui encadre l’urbanisation, les mobilités et les aménagements ;
- une narration territoriale forte, fondée sur l’exceptionnalité du lieu.
La reconnaissance en Grand Site produit un puissant effet de marque territoriale, renforçant la notoriété, l’attractivité touristique et la capacité à attirer des investissements.
Montagnes non emblématiques : des territoires ordinaires mais stratégiques
À l’inverse, les montagnes non emblématiques sont ces espaces qui ne disposent pas de label puissant, qui ne figurent pas au sommet des palmarès touristiques, mais où se jouent pourtant des enjeux essentiels : maintien de l’habitat, agriculture de montagne, gestion forestière, services publics, innovation sociale et économique.
Des territoires sans label, pas sans valeur
Ne pas être labellisé ne signifie pas être dépourvu d’intérêt ou de richesse. Ces montagnes se caractérisent souvent par :
- des paysages plus discrets, moins spectaculaires mais finement façonnés par les activités humaines ;
- des dynamiques socio-économiques complexes (pluriactivité, saisonnalité, mobilités résidentielles) ;
- une faible visibilité médiatique et institutionnelle, qui limite les ressources financières et politiques.
Ces espaces deviennent alors des laboratoires territoriaux où s’inventent des solutions pragmatiques pour la vie quotidienne en montagne, souvent à l’écart des grandes « vitrines » labellisées.
Une reconnaissance partielle et fragmentée
Dans les montagnes non emblématiques, la reconnaissance passe rarement par un seul label structurant. Elle repose plutôt sur un assemblage de dispositifs : petites aides à l’agriculture, programmes LEADER, contrats de rivière, démarches de circuits courts, initiatives citoyennes. Ces territoires construisent leur image par touches successives, sans disposer de l’effet de levier symbolique d’un PNR ou d’un Grand Site.
Logiques de distinction : qui décide de ce qui mérite d’être labellisé ?
La dichotomie entre montagnes emblématiques et non emblématiques tient moins à des différences purement naturelles qu’à des processus sociaux, politiques et institutionnels. Les labels fonctionnent comme des mécanismes de distinction qui hiérarchisent les espaces.
Des critères de sélection qui construisent l’emblématique
Pour accéder à un label, un territoire doit satisfaire à une série de critères : qualité paysagère, richesse patrimoniale, valeur écologique, cohérence du projet de territoire, capacité de gouvernance. Or ces critères, en apparence neutres, participent à la construction d’une géographie de l’exception :
- certains sites sont déjà connus, touristiques, iconiques : ils disposent d’un avantage symbolique initial ;
- les territoires dotés d’élites politiques, administratives ou économiques bien organisées portent plus facilement des dossiers ambitieux ;
- les massifs plus discrets ou fragmentés peinent à faire entendre leurs spécificités.
La labellisation ne se contente donc pas de reconnaître l’existant : elle façonne une carte des montagnes dignes d’être valorisées et, en creux, celles qui restent en marge.
Effets symboliques et matériels de la distinction
La distinction entre territoires labellisés et montagnes non emblématiques produit des effets concrets :
- ressources financières inégales : les territoires labellisés ont davantage accès aux subventions, aux programmes de recherche, aux investissements touristiques ;
- visibilité différenciée : la communication institutionnelle, les guides touristiques et les médias privilégient les espaces estampillés ;
- attractivité variable : entreprises, habitants et visiteurs sont plus enclins à se projeter dans un territoire reconnu.
À l’échelle des habitants, cette distinction peut nourrir un sentiment d’injustice territoriale : certains ont le sentiment d’être en « arrière-plan » alors qu’ils participent tout autant à la vie du massif.
Gouvernance et projets de territoire : deux vitesses de développement
Les labels, en particulier les PNR et Grands Sites, agissent comme des machines à projets. Ils facilitent la coordination entre acteurs et la mise en cohérence d’actions multiples (tourisme, patrimoine, environnement, économie). Les montagnes non emblématiques disposent souvent de structures plus dispersées, avec des moyens plus limités.
Les territoires labellisés comme « hubs » de l’action publique
Autour d’un PNR ou d’un Grand Site, se cristallise un écosystème institutionnel :
- équipes techniques dédiées capables de monter et de porter des projets complexes ;
- instances de concertation régulières (comités, commissions, groupes de travail) ;
- capacité à mobiliser l’expertise scientifique, universitaire et associative.
Cette organisation permet d’amplifier les dynamiques locales : valorisation de produits de terroir, création d’itinéraires de randonnée, actions d’éducation à l’environnement, dispositifs d’innovation sociale.
Les montagnes non emblématiques face au risque de dispersion
Dans les montagnes non labellisées, l’action publique existe, mais elle est plus morcelée. On observe :
- une accumulation de petites initiatives portées par des communes, associations ou entreprises isolées ;
- une difficulté à construire une vision partagée du devenir du territoire ;
- une moindre capacité de négociation avec les échelons supérieurs (région, État, Union européenne).
Pourtant, ces espaces démontrent souvent une forte inventivité, notamment dans la gestion des ressources naturelles, la diversification agricole ou l’accueil de nouvelles populations en quête de qualité de vie.
Tourisme, hospitalité et image territoriale : le rôle crucial des hébergements
Le tourisme constitue l’un des terrains où la distinction entre montagnes labellisées et non labellisées est la plus visible. L’offre d’hébergement, et en particulier les hôtels, reflète et façonne cette différence d’image.
Hôtels et territoires labellisés : capitaliser sur l’emblématique
Dans un PNR ou un Grand Site, les hôtels bénéficient d’une marque territoriale forte. Ils peuvent :
- intégrer les codes graphiques et les valeurs du label (paysages préservés, authenticité, durabilité) dans leur communication ;
- proposer des séjours thématisés autour de la nature, du patrimoine, des produits locaux ;
- participer à des démarches collectives (chartes environnementales, labels complémentaires, réseaux d’hébergeurs).
Les labels renforcent la visibilité commerciale des hébergements : présence dans les supports de promotion des parcs, participation à des campagnes de communication partagées, intégration dans des itinéraires identifiés (routes des panoramas, circuits patrimoniaux, etc.).
Hôtels dans les montagnes non emblématiques : inventer une autre attractivité
Dans les montagnes non emblématiques, les hôtels n’ont pas l’appui d’un label structurant, mais ils disposent d’une plus grande liberté de récit. Ils peuvent miser sur :
- la tranquillité et la faible densité touristique comme atouts différenciants ;
- une relation de proximité avec les habitants et les producteurs locaux ;
- des expériences plus intimistes : séjours hors des sentiers battus, découverte de paysages quotidiens, immersion dans la vie des villages.
En valorisant ces dimensions, l’hôtellerie devient un acteur clé de la reconnaissance des montagnes ordinaires, capable de raconter une autre manière d’habiter et de fréquenter les espaces montagnards, complémentaire des destinations emblématiques.
Enjeux d’équité territoriale et perspectives de recomposition
La coexistence entre montagnes non emblématiques et territoires labellisés pose une question centrale : comment éviter que la reconnaissance de certains espaces ne se traduise par la marginalisation des autres ? L’enjeu n’est pas d’opposer les territoires, mais de rééquilibrer les regards et les moyens.
Vers une diversification des formes de reconnaissance
Une piste consiste à élargir la notion même d’emblématique. Au-delà des paysages spectaculaires, d’autres dimensions peuvent fonder la reconnaissance :
- les pratiques agricoles et forestières innovantes ;
- les formes d’habitat adaptées aux contraintes montagnardes ;
- les initiatives culturelles et sociales portées par les habitants ;
- les trajectoires de transition énergétique et de sobriété matérielle.
Reconnaître ces atouts, y compris sans label majeur, permettrait de valoriser la diversité des montagnes françaises sans reproduire une hiérarchie trop rigide entre espaces « vitrines » et espaces « ordinaires ».
Coopérations entre territoires labellisés et non labellisés
Une autre perspective repose sur le développement de coopérations entre territoires. Plutôt que d’entrer en concurrence, montagnes emblématiques et non emblématiques peuvent :
- mutualiser des ressources (ingénierie, expertise, outils de communication) ;
- co-construire des itinéraires touristiques ou culturels à l’échelle d’un massif ;
- expérimenter des dispositifs de gouvernance partagés pour traiter des enjeux communs (eau, biodiversité, mobilité, logement).
Dans ce cadre, les hôtels, gîtes, refuges et autres hébergements touristiques deviennent des relais concrets de cette coopération, en orientant les visiteurs d’un territoire à l’autre et en proposant des séjours combinant lieux emblématiques et découvertes plus discrètes.
Conclusion : reconnaître la pluralité des montagnes
L’opposition entre montagnes non emblématiques et territoires labellisés ne doit pas masquer l’essentiel : les politiques de labellisation fabriquent des hiérarchies territoriales qui influencent les trajectoires de développement, mais elles ne résument pas la richesse des espaces montagnards. Les travaux menés dans le cadre du Labex « Innovation et Territoires de Montagne » invitent à :
- questionner les critères de ce qui est jugé « digne » d’être labellisé ;
- prendre en compte les ressources invisibles des montagnes ordinaires ;
- penser les labels non comme des frontières, mais comme des points d’appui pour des coopérations élargies.
Reconnaître cette pluralité, c’est ouvrir la voie à des politiques d’aménagement plus équilibrées, capables d’articuler grands sites iconiques et territoires moins connus, mais tout aussi essentiels à la vie des massifs et à l’avenir des sociétés de montagne.